LA SECTION SPECIALE

Le 26 juillet 1941, le gouvernement " français " institue le Tribunal spécial aux ordres de Hitler.
Le 27 août 1941, cinq magistrats français composant une " Section Spéciale " de la Cour d'Appel de Paris. Neuf communistes, dont Lucien Sampaix, comparaissent. Trois camarades sont condamnés à mort , six condamnés aux travaux forcés à perpétuité.

Les trois condamnés, Bréchet, Bastard et Trzebrucki, étaient de simples prévenus, déjà passés en jugement pour " délits politiques " et condamnés, pour ce motif ; par des chambres correctionnelles, à des peines de quinze mois, deux ans, et cinq ans de prison. Bastard, Bréchet et Trzebrucki avaient fait appel de leurs condamnations. Malgré la faiblesse des charges relevées contre eux, les juges de la Section Spéciale les condamnèrent à mort, sans possibilité de pourvoi ou de recours.
On leur coupa la tête, le lendemain à l'aube.

Un avocat à la Cour, Me Yves Jaffré, a écrit de cette affaire " que les magistrats qui en décidèrent, eurent l'obscur sentiment qu'il était préférable de condamner ces trois hommes, pour en préserver d'autres, dont la qualité humaine était supérieure… "
Une qualité humaine supérieure !

Le Tribunal spécial refuse à Lucien le concours d'un avocat. Avec fierté, il se défend seul devient accusateur :
" Le Parti communiste auquel j'appartenais, le journal dont j'avais l'honneur d'être le secrétaire général, ont toujours défendu les intérêts de la France en soutenant la sécurité collective et le Pacte d'assistance franco-soviétique, garantie de la paix. Et personnellement. j'ai mené les campagnes les plus ardentes contre ceux qui préparaient la défaite de notre pays et se faisaient les agents de l'étranger en divisant le pays et en l'isolant sur le plan extérieur...
" Je suis solidaire de tous les peuples qui luttent contre l'asservissement, et notamment du peuple soviétique, champion de la liberté du monde...
Je le répète, j'étais communiste, je suis resté communiste, je n'ai rien renié de mon passé. Même la menace de mort qui pèse sur moi ne me fera renier ni mon Parti ni mon idéal. "

Les juges n'osent pas prononcer la peine de mort requise par l'avocat général contre Lucien Sampaix. Il est condamné aux travaux forcés à perpétuité.

De la prison de Fresnes, il écrit Le 2 septembre à ses frère et sœur :

" ... Trois de mes camarades ont été guillotinés. Je croyais bien l'être en même temps qu'eux et je suis encore tout ébahi de voir le soleil, de respirer et de pouvoir vous écrire encore... Jusqu'au bout j'ai défendu mon passé, mes actions, mon idéal. J'ai montré que j'ai toujours agi en Français et dans l'intérêt de mon pays que s'il y avait des responsables à la débâcle, il fallait les chercher ailleurs qu'au banc des accusés.
J'ai rappelé mes campagnes de presse contre ceux qui se faisaient les ennemis de la France et montré que c'était cela qu'on voulait aujourd'hui me faire payer par la guillotine. Et quand l'avocat général a réclamé ma tète, j'ai déclaré : " Je savais que j'étais condamné à mort ! Demain, je mourrai en communiste et en Français. "

" Oui, ma petite sœur, j'étais sûr d'y passer et pourtant je n'ai pas senti la moindre peur, la plus petite émotion. J'ai pensé aux enfants, à vous, a tous, mais je sentais que ma mort allait être utile... Je me suis défendu pied à pied, le plus courageusement et le plus dignement possible, mais sans rien renier, absolument rien de ce que fut toute ma vie. Mon passé, mon idéal, je les ai défendus jusqu'au bout. Et quand le président m'annonça les travaux forcés à perpétuité, j'ai crié " Vive le Parti communiste! Vive la France ! " Et je l'aurais crié la tête sous le couperet.

Le 15 septembre, il écrira à Yvonne, sa femme :

" Quant à moi, dans mon nouveau domaine, et quel que soit le sort qui m'attend, je ne faiblirai pas, sois sûre. Mon idéal que j' ai défendu jusque devant la mort, me soutiendra…
Tout ce petit monde qui croit nous abattre a bien tort de penser que prison, bagne ou guillotine peuvent faire reculer une idée et faire barrage à des événements inéluctables. La prison, le bagne, ça se supporte, et tu me croiras si tu veux, même la mort n'apparaît pas si terrible quand on la sent comme je l'ai sentie.
C'est sûrement plus terrible pour ceux qui restent et qui pleurent que pour ceux qui partent avec le sentiment du devoir accompli jusqu'au bout...
" J'ai déjà vu tant de prisons qu'aucune ne peut m'effrayer à présent. C'est la douzième ou la treizième (je ne sais plus !) et sept camps de concentration... "